Découvert au salon Polar Pinard de Bédoin, Enfermé.e de Jacques Saussey inspire à Dame Ida une chronique sur Virginie, les papillons et la liberté d’être soi.

Enfermé. E par Jacques Saussey Auteur

Enfermé.e, de Jacques Saussey : des papillons, des préjugés et quelques verrous

Il paraît que l’on reconnaît une société civilisée à sa capacité d’accepter les différences. À ce compte-là, nous avons encore quelques travaux de rénovation à prévoir. L’humanité adore les cases. Elle y range ses papiers, ses bouteilles de vin, ses convictions et, avec une assurance admirable, ses semblables. Le désordre commence lorsqu’une personne refuse de tenir dans le tiroir qu’on lui a attribué.

C’est au salon Polar Pinard de Bédoin, le week-end du 16 au 18 octobre, que j’ai découvert Enfermé.e, de Jacques Saussey. Un rendez-vous où les romans noirs côtoient les vins du terroir : voilà une initiative qui réconcilie deux de mes passions sans m’obliger à choisir entre le suspense et un bon verre.

J’aurais volontiers échangé quelques mots avec l’auteur, mais monsieur était en pause ! Même les maîtres du suspense ont droit à un entracte. Je suis donc repartie avec son ouvrage, sans dédicace, mais avec une curiosité qui, elle, n’avait pris aucun repos.

Je ne m’attendais pas à rencontrer autant de verrous.

Virginie, personnage central du roman, est une femme transgenre condamnée à une longue peine de prison, dans un établissement pour hommes. La justice la prive de liberté ; les préjugés lui contestent son identité. Pour elle, la double peine n’a rien d’une formule judiciaire. Elle prend la forme du rejet, de la violence et de cette cruauté ordinaire qui consiste à prétendre savoir mieux qu’autrui qui il est.

Saussey raconte un enfermement qui dépasse les murs. Celui des regards qui condamnent avant de comprendre, des certitudes familiales érigées en vérités universelles, des institutions qui peinent à reconnaître l’individu derrière le dossier.

Et puis, il y a ces papillons.

Ils surgissent derrière les paupières de Virginie, jaunes et violets, porteurs d’un souvenir d’enfance au bord de l’océan. Une image délicate, presque incongrue dans un univers aussi sombre. J’y ai vu la fragilité d’une liberté intérieure que les épreuves menacent sans parvenir nécessairement à l’effacer.

Le papillon évoque volontiers la métamorphose. Pourtant, Virginie n’aspire pas à devenir une autre personne. Elle voudrait simplement que le monde accepte enfin celle qu’elle est.

La nuance est essentielle.

Cet ouvrage m’a d’autant plus touchée que j’accueille nombre de sissys en quête d’identité, d’expression de soi ou simplement d’un espace où déposer leurs interrogations sans craindre le jugement. Leurs parcours sont différents de celui de Virginie, mais tous me rappellent combien il est précieux de pouvoir être soi sans avoir à présenter un certificat de conformité.

Dans mon univers de Dame, les mots domination, soumission et contrainte possèdent une résonance particulière. On peut choisir de confier temporairement une part de son pouvoir à autrui, accepter un rituel, un lien, parfois même un verrou. Mais rien de tout cela n’a de sens sans consentement, confiance et possibilité de mettre fin à l’expérience.

Ce qui est librement choisi ne saurait être confondu avec ce qui est imposé.

Voilà un paradoxe qui me laisse songeuse. Certaines pratiques réputées transgressives accordent une importance fondamentale aux limites de chacun, tandis que des personnes parfaitement respectables, du moins à leurs propres yeux, s’autorisent à décider de l’identité et de la dignité de leurs voisins.

Il faut reconnaître à l’intolérance un talent remarquable : elle se croit toujours du côté des bonnes manières.

Je ne comparerai évidemment pas les expériences consenties de mon univers aux violences carcérales subies par Virginie. Leur opposition révèle plutôt une question qui devrait nous concerner tous : de quel droit prétendons-nous disposer de la liberté intérieure d’autrui ?

J’ai refermé Enfermé.e avec le sentiment d’avoir lu davantage qu’un polar. Jacques Saussey nous confronte à nos jugements, à nos lâchetés et à notre propension à transformer la différence en faute. Les papillons de Virginie continuent de traverser ma mémoire, fragiles et obstinés, tandis que les murs du roman semblent prolonger leur ombre bien après la dernière page.

Quant à moi, qui connais pourtant quelques usages du verrou, j’en retiens une évidence.

Certains ferment des portes pour le plaisir. D’autres enferment leurs semblables au nom de leurs préjugés. Les premiers, au moins, savent où se trouve la clé.

Dame Ida